Lac Saint-Jean (Péribonka/Roberval, Canada)

La Traversée du Lac Saint-Jean : 32 km de Duel contre le Froid

Gilles, après l’Argentine, tu places souvent le Lac Saint-Jean comme l’autre sommet de ta carrière. Qu’est-ce qui rend l’ambiance de Roberval si particulière ?

C’est simple : c’est la fête de toute une ville. L’ambiance est énorme, tout tourne autour de la Traversée. Mais le rituel commence bien avant le coup de sifflet. La veille, on part pour Péribonka où l’on dort dans une sorte de monastère assez rudimentaire. On est tout de suite mis dans l’ambiance : c’est spartiate, on est là pour une épreuve de force. Le matin, au départ, on commence par nager en rivière avant d’entrer dans le lac. C’est là que le mental est mis à rude épreuve d’entrée de jeu : l’eau est vraiment froide, souvent entre 16 et 17°C. À l’époque, les combinaisons étaient interdites. On partait pour 8 à 10 heures d’effort dans ces conditions.

On dit que c’est une course d’élimination par le froid. Est-ce que c’est ce qui la rend si exigeante physiquement ?

Exactement. Le nombre d’abandons est souvent impressionnant à cause de l’hypothermie. Ton corps brûle des calories monstrueuses juste pour maintenir sa température. Mais la course a aussi une particularité unique qui rajoute du piment : le sprint final. Il y a un chrono spécifique sur les 800 derniers mètres avec une récompense pour le plus rapide. Après 9 heures de lutte, devoir relancer la machine pour un sprint, c’est très spécial, mais c’est un spectacle incroyable pour le public.

Et visuellement, par rapport à l’eau ocre du Paraná, l’expérience est différente ?

C’est le jour et la nuit. La visibilité est excellente, mais c’est un piège psychologique. On traverse une véritable mer intérieure. Le moment le plus dur, c’est quand tu commences à apercevoir le clocher de l’église de Roberval. Tu le vois alors qu’il reste encore environ 25 kilomètres de nage ! Tu as l’impression de ne jamais avancer, de voir l’arrivée pendant des heures sans qu’elle ne se rapproche. C’est là que le Lac Saint-Jean se joue : dans la tête, bien plus que dans les bras.